Retisser. Relier. Là serait donc la réponse. Si on apprend à mieux se relier, on apprend à mieux s'identifier. Il est évident que notre manière de nous lier au monde conditionne nos modes de vie. Les proximités entre les espaces ne sont pas rattachées à leur distance mais au temps nécessaire pour s'y rendre, à la facilité d'accès, à la quantité d'information y parvenant. Si le Monde est si dense c'est parce que tous ces flux se superposent. Les frontières ne sont plus physiques, les limites sont impalpables.
Avec la voiture , habiter entre tel ou tel village fait fondamentalement peu de différence. Avec l'avion, être de part et d'autre d'un pays ne le fait pas non plus. Comment face à cette accessibilité permanente de tout peut-on consciemment exister là, où nous nous trouvons.
Bien sûr il n'est pas question de retour en arrière, mais comme souvent, de justesse. Il paraît incohérent de voir chaque matin des dizaines de voitures - presque vides - réaliser le même trajet.
Cette surdensité des modalités de transport influe aussi sur nos manières de nous rencontrer. Là où dans un tram on se bouscule, on se touche, on échange un désolé après s'être écrasés - dans la voiture on est seuls, chacun dans notre machine. Même celles-ci se croisent peu, pour éviter les accrocs.
On est protégés de l'autre. On n'a à considérer l'existence ni de son trajet, ni de sa vie, ni de lui, puisqu'il est lui aussi à l'abri dans sa machine. Il ne respire pas le même air, il n'entend pas les mêmes sons, on pourrait aller jusqu'à douter de son caractère réel.
Si les choses n'existent que par la perception qu'on en a, que par leur lien à nous, alors l'inversion de la virtualité pose un paradoxe risible . Quotidiennement, on est entourés de personnes, de lieux, que l'on ne perçoit pas tout en étant hyperconscients d'autres qu'on ne rencontrera jamais.
S'ancrer au Monde.
S'enraciner.
Se rappeler que la terre est un sol, qu'elle est tangible et que nous aussi.
Que nous ne sommes que chair.
Qu'un corps.
Rire, pleurer, chanter et manger.
Se lier, s'implanter.
Comprendre qu'on est là ou on est et que cela suffit. Qu'ailleurs n'existe pas - puisqu'on n'y est pas.
Accepter donc de ne pas tout voir, de ne pas tout lire. Que la vie est enchaînement de moments et qu'elle n'est que ce qu'elle est. Qu'elle est exhaustive par nature.
Ne pas se contenter mais savourer tout de même.
S'encrer au Monde.
S'inscrire au Monde.
Inscrire à même la terre notre présence.
Dire "me voilà, moi et ce a quoi je tiens, j'ai existé, j'existe dans ces pierres et dans ces pissenlits en fleur".
Laisser une trace. Une trace de vie, une trace d'envie.
Créer des cabanes. En terre, en tôle, en carton. Créer avec ce qu'il y a.
Avec qui il y a.
Créer ensemble, créer seul.
Tenter des choses, les bâtir et les démolir. Les retourner, les inverser. Changer d'avis.
Comprendre qu'on ne crée rien sans transformer avant, que tout est réassemblage .
Construire à côté - sans attendre l'accord ou la compréhension.
Sans attendre que d'autres participent.
Déserter
Abandonner.
Ne pas chercher à convaincre - la pluralité des formes est le vrai but.
Oser aimer. Aimer son voisin, aimer sa rue, aimer sa maison moche ou son béton froid. Aimer là où on est - simplement par ce qu'on y est.
Oser rêver. Le faire intentionnellement. Pleinement. Comme riposte face à un monde dénoué.
Faire advenir sur cette terre ce dont nous rêvons.
Et faire confiance aux autres pour en faire de même.
Choisir de faire confiance.
Pas par niaiserie mais comme acte de résilience.
Aimer encore car il n'y a que ça.
Que ça à faire.
Que ça à vivre.
L'Humain est un animal social ; se réunir est essentiel à sa survie. Le groupe lui permet de mieux se protéger des dangers, de mettre en commun des ressources et de transmettre des connaissances. Il se lie à autrui, se conjugue en "nous" et en "on", se noue et se dénoue en permanence.
Il dépend de l'autre.
Pourtant, ce mot est aujourd'hui difficile à assumer. Dépendre, c'est renoncer au contrôle qu'on pense exercer sur les choses. Cet un acte de foi : risqué, bancal, instable.
Dans une société de l'institution et de la règlementation où l'on veut tout gérer et anticiper,... on a du mal avec ça. L'institution est une entité qui se veut maintenue, immuable, donc aux antipodes du groupe qui lui est en constante modification. Face à cette masse, accepter de dépendre paraît irréalisable et même indésirable.
Mais quand l'autre a un visage, un nom, quand l'autre est — ou le devient en chemin — un ami. Alors, il ne s'agit plus de faire confiance à l'Humain dans son immensité, mais à faire confiance à une constellation d'individus nommables, identifiables. Cet autre dont on a du mal à se fier se transforme en une extension du soi, ou constitue du moins un "nous". Bien sûr, pour accepter d'être ainsi relié on a besoin de se connaître, de se considérer et de s'apprécier.
'On ne peut défendre que ce que l'on a appris à aimer' CMD
Il y a un investissement social à fournir. Pour atteindre une interdépendance viable il faut prendre le temps de s'intéresser, de discuter, d'aider. De vivre avec.
Si comme le dit CMD il faut se retisser aux reste du vivant, armons nous de patience et commençons par les Hommes.
Une poésie discrète s'opère lorsque l'on voyage avec des inconnus. Une sincérité, une pureté dans ce lien créé, bref et honnête dans sa nature. On sait pertinemment que, passé cet instant, on ne se croisera plus, on ne se cherchera pas.
Notre relation est contenue dans un espace, dans une durée : elle est définie. Là , dans ce non-lieu hors du sol qui est partout et nulle part à la fois, on se dévoile. On pratique un moment entre-deux localités et les codes classiques n'y ont plus de sens. Un prénom? Pour quoi faire, si nous n'avons pas besoin de nous interpeller. Dans ces endroits, on se découvre d'une manière unique. On apprend des détails intimes de chacun, des pensées profondes, des réflexions, des bouts de leur histoire. On ne sait pourtant presque rien de leur âge, leur nom, de leur vie ancrée dans le réel. Cette délimitation claire de la relation établie élimine le superflu. On assume pleinement n'entrevoir qu'un fragment de leur être.
Rares sont les occasions de vivre des rencontres si honnêtes.
Le Monde n'est plus un tissu parsemé d'îles. Le systême en place se veut inéluctable, il prend toute la surface géographique terrestre, sans laisser de place au vide.
Or ce vide est essentiel. Il permet de respirer, de s'extirper. Il admet une pluralité de systêmes en affirmant la distinction entre ceux-ci. Le vide laisse à chacun la possibilité d'entrer consciemment (ou presque) dans un systême et donc de ce fait d'en choisir lequel.
Il accueille aussi les exclus, ceux qui ne se retrouvent dans aucun de ces lieux. Leur laissant le loisir d'errer, de créer ailleurs, de vagabonder.
Sans ce tissu, tous les systêmes se marchent dessus - se chevauchent.
Les frontières se superposent et perdent de leur valeur. Ainsi, si un bouge - tous bougent en conséquence.
En perdant le vide, on perd la souplesse du Monde. On en perd sa malléabilité.
Or, lorsqu'une matière manque de souplesse, elle devient plus sensible aux fissures. Ainsi, le vide reprend ses droits en se logeant dans les interstices générés par les secousses.
mais la rigidité du Monde réduit sa résistance aux chocs, et le vide reprend ses droits dans les interstices* générés par les fissures.
" ainsi trouver ces interstices, ces failles générées par les piétinements et révélant un réseau souterrain à découvrir, semble être la seule solution " - rapport d'étude